Le clin d'œil du jour

Laurel Canyon, Podcast de Radiophare

today18.10.2026 5 5

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Laurel Canyon, la vallée des chansons

Depuis la fin du mois de septembre, la France traverse une période de fortes tensions. Le mouvement lycéen parti de Créteil s’étend à tout le pays. Le samedi 17 octobre, plus d’un demi-million de personnes manifestent contre la vie chère, selon le ministère de l’Intérieur. À Paris, Marseille, Lyon, Lille ou Limoges, les cortèges sont suivis d’affrontements, de pillages et d’incendies. Les blessés se comptent par dizaines, parmi les manifestants comme parmi les forces de l’ordre.

Devant ces images, beaucoup aspirent à retrouver un peu de calme, de paix et de sérénité. C’est ce que cherchent, à la fin des années 60, les musiciens qui s’installent à Laurel Canyon. Leur époque n’est pas plus apaisée : la guerre du Vietnam, les assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy en 1968, les émeutes du Sunset Strip en novembre 1966, que Buffalo Springfield raconte dans « For What It’s Worth ». À quelques minutes de cette agitation, le canyon leur offre un refuge : des maisons de bois sous les arbres, des portes ouvertes, des guitares et des voix qui s’accordent.

Le Podcast de Radiophare leur consacre une série en trois épisodes. Le parti pris est simple : laisser de côté les titres que tout le monde a déjà entendus pour faire découvrir des chansons plus confidentielles, souvent oubliées, mais qui racontent ce lieu et cette époque aussi bien que les grands succès. Les noms connus sont là, à travers des titres d’album, des faces B ou des enregistrements méconnus. À leurs côtés, des groupes et des artistes restés dans l’ombre comme Clear Light, The Kaleidoscope, The Leaves, Lee Michaels, Jimmie Haskell, Brewer & Shipley, Rick Roberts ou Judee Sill.

Un canyon aux portes d’Hollywood

Entre le Sunset Strip, ce grand boulevard de Los Angeles, et la vallée de San Fernando s’étire le Laurel Canyon, une vallée étroite et boisée creusée dans les Hollywood Hills, à Los Angeles. Une route sinueuse la remonte, d’où partent des chemins de terre et des rues en lacets bordées d’eucalyptus, de chênes et de lauriers.

Au début du XXème siècle, le canyon n’abrite que quelques cabanes de chasse. En 1913, l’ingénieur Charles Spencer Mann y fait circuler l’un des premiers trolleys sans rails des États-Unis. Le cinéma muet s’installe ensuite dans le canyon. Tom Mix, Clara Bow et Harry Houdini y possèdent une propriété. Beaucoup de maisons de style Tudor ou hispanique construites à cette époque sont encore debout.

Pourquoi les musiciens s’y installent

Au milieu des années 60, le canyon offre aux jeunes musiciens tout ce que la ville ne leur donne pas. Les loyers y sont modestes, les maisons isolées dans la végétation, et l’on peut jouer à toute heure sans gêner personne. Le Sunset Strip et ses clubs, le Whisky a Go Go, le London Fog, puis le Troubadour sur Santa Monica Boulevard, sont à quelques minutes en voiture. De l’autre côté de la colline, les studios de la vallée de San Fernando accueillent les sessions d’enregistrement. Les maisons de disques, enfin, sont à Hollywood, à portée de main.

Les Byrds font partie des premiers arrivés. Chris Hillman, David Crosby et Roger McGuinn s’y installent, suivis par Buffalo Springfield, Love, The Doors, The Turtles et The Mamas & the Papas. John Phillips résume ce mouvement dans « Twelve Thirty (Young Girls Are Coming to the Canyon) ». La côte Est se vide, la Californie attire avec son climat doux et sa scène musicale effervescente. Venus de New York, du Canada ou d’Angleterre, les nouveaux arrivants trouvent dans le canyon une communauté déjà en place.

Les maisons ouvertes et les fêtes

La vie du canyon tourne autour de quelques maisons. Celle de Cass Elliot (The The Mamas & the Papas), sur Woodrow Wilson Drive, est ouverte à tous. Mama Cass tient table ouverte presque quotidiennement. Le photographe Henry Diltz la décrit comme la Gertrude Stein de Laurel Canyon. On y passe sans prévenir, on y joue, on s’y rencontre. C’est elle qui présente Graham Nash, de passage avec les Hollies, à David Crosby et Stephen Stills.

Peter Tork, des Monkees, organise chez lui des fêtes qui durent tout le week-end, au bord de la piscine et sans beaucoup de vêtements. Frank Zappa s’installe dans l’ancienne maison en rondins de Tom Mix, sur Lookout Mountain Avenue. Une maison dotée d’un immense salon, un escalier en colimaçon et une piste de bowling au sous-sol. La maison devient le quartier général des marginaux et des excentriques du canyon. Frank Zappa y produit l’album des GTOs, un groupe formé par des jeunes femmes de son entourage.

Au carrefour du canyon, le Canyon Country Store (un magasin d’alimentation) sert de point de ralliement. Jim Morrison et Pamela Courson habitent juste derrière, sur Rothdell Trail. Les hippies qui se rassemblent devant leur porte lui inspirent « Love Street ». Les musiciens anglais de passage, Rolling Stones en tête, viennent voir sur place ce qui se joue chez Stephen Stills ou Cass Elliot.

Un vivier de création commune

Dans le canyon, les chansons circulent d’une maison à l’autre. En juillet 1968, David Crosby, Stephen Stills et Graham Nash chantent ensemble pour la première fois « You Don’t Have to Cry ». Les versions divergent sur le lieu : chez Joni Mitchell selon Graham Nash, chez Cass Elliot la veille selon Stephen Stills. L’année suivante paraît Crosby, Stills & Nash.

Les collaborations se multiplient. David Crosby produit le premier album de Joni Mitchell, Song to a Seagull (1968). Graham Nash s’installe chez elle sur Lookout Mountain Avenue et raconte leur quotidien dans « Our House », tandis qu’elle lui consacre « Willy ». Joni Mitchell et James Taylor chantent sur Tapestry de Carole King, qui joue à son tour pour James Taylor. Pour If I Could Only Remember My Name (1971), David Crosby réunit Joni Mitchell, Graham Nash, Neil Young et des membres du Grateful Dead et de Jefferson Airplane. Graham Nash produit « Jesus Was a Cross Maker » de Judee Sill. Les musiciens qui accompagnent Linda Ronstadt en 1971, Glenn Frey et Don Henley, fondent les Eagles.

Ces chansons sont souvent à la première personne et parlent les unes des autres. On y retrouve les mêmes maisons, les mêmes histoires d’amour, les mêmes départs. Joni Mitchell écrit les douze titres de Ladies of the Canyon (1970) dans le quartier et y dresse le portrait de ses voisines.

Une quête spirituelle

Le canyon est aussi un lieu de recherche intérieure. L’époque est aux philosophies orientales, aux drogues psychédéliques, à la vie communautaire et au retour à la nature. David Crosby chante la liberté et la mer, Judee Sill mêle imagerie religieuse et références ésotériques, Van Dyke Parks construit avec Song Cycle (1967) une Amérique rêvée. Même Frank Zappa, qui ne boit pas et refuse la drogue, participe à cette effervescence, en y opposant son ironie.

Le country-rock

Le canyon est aussi l’un des foyers du country-rock. Gram Parsons passe de l’International Submarine Band aux Byrds, le temps de Sweetheart of the Rodeo (1968), puis fonde The Flying Burrito Brothers avec Chris Hillman. Poco, The Dillards, Linda Ronstadt puis Emmylou Harris mêlent harmonies vocales, steel guitar et banjo. Les Eagles, Jackson Browne et J.D. Souther prolongent ce son jusqu’au milieu des années 70.

Des labels et un club

Cette scène a ses labels, tout proches. Elektra, dirigé par Jac Holzman, et Asylum, fondé en 1971 par David Geffen et Elliot Roberts. Judee Sill est la première artiste signée par Asylum. Et un club, le Troubadour, où tous se produisent et se croisent.

La fin d’une époque

En août 1969, les meurtres commis par la « famille » de Charles Manson dans le canyon voisin de Benedict Canyon marquent les esprits. Les portes, jusque-là ouvertes, se ferment. Au cours des années 70, l’argent, la cocaïne et les tournées dans les stades dispersent peu à peu la communauté. Il reste les disques, et ce son de Californie du Sud, chaud et sans hâte, que le climat et le paysage expliquent en partie.

Trois épisodes à paraitre sur le Podcast de Radiophare pour (re)découvrir Laurel Canyon

Épisode #1 « Young Girls Are Coming to the Canyon » : les années folk-rock et psychédéliques, de 1965 à 1969.

Épisode #2 « Our House » : Crosby, Stills, Nash & Young et les auteurs-compositeurs du canyon, de 1968 à 1974.

Épisode #3 « Hickory Wind » : la naissance et l’essor du country-rock, de 1968 au début des années 80.

Photo © Henry Diltz pour l’album Crosby, Stills & Nash – 1969. Cliché pris à Laurel Canyon

Écrit par: Olivier AHR

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