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Il y a 10 ans, le 6 août 2016, le service de streaming suédois Spotify annonce que « The Girl From Ipanema » vient d’être écoutée plus de 40 000 fois en une seule journée. Rien de spectaculaire en soi, sauf que la veille encore le même titre plafonnait autour de 3 000 écoutes quotidiennes. Un bond de 1 200 %. La raison tient à quelques secondes de télévision, dans la nuit du 5 au 6 août, dans le stade Maracanã de Rio de Janeiro.
La cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’été a commencé quelques minutes plus tôt. Devant trois milliards de téléspectateurs, la Brésilienne Gisele Bündchen, quelques mois après avoir annoncé la fin de sa carrière de mannequin, traverse le stade du Maracanã sur ce qui ressemble à un catwalk long de cent cinquante mètres. Elle marche seule, sans extravagance, dans une robe longue argentée qui semble avaler la lumière. Assis en fond de scène, un homme joue au piano. C’est Daniel Jobim, quarante-trois ans à l’époque, petit-fils du compositeur d’origine, Antônio Carlos Jobim.
Le morceau qu’il joue est celui que son grand-père a écrit avec le poète Vinícius de Moraes plus d’un demi-siècle plus tôt, dans un café de Rio, en regardant passer une adolescente. Ce soir-là, Gisele est cette adolescente. Ou plutôt son image, projetée à échelle mondiale par la cérémonie de Fernando Meirelles.
L’histoire de la chanson commence sur une terrasse de Rio. Vinícius de Moraes, diplomate, poète et parolier, et Antônio Carlos Jobim, compositeur de bossa nova, écrivent régulièrement au bar Veloso, à quelques rues d’Ipanema. Passe et repasse devant leur table une jeune fille de dix-sept ans, Heloísa Eneida Menezes Paes Pinto, qui va acheter des cigarettes pour sa mère. Elle ne le sait pas encore, mais elle est en train de devenir « Garota de Ipanema », la fille d’Ipanema.
Vinícius de Moraes écrit d’abord des vers en portugais, Antônio Carlos Jobim compose la mélodie. Le morceau est destiné à une comédie musicale qui ne verra jamais le jour, Dirigível. Il est enregistré pour la première fois en 1962 par Pery Ribeiro, puis très vite repris par plusieurs chanteurs brésiliens. Localement, il devient un tube. À l’international, il n’existe pas encore.
C’est aux studios A&R de Manhattan, les 18 et 19 mars 1963, que la chanson prend sa forme définitive. Le producteur Creed Taylor réunit sur le label Verve le saxophoniste ténor Stan Getz, ancien de l’orchestre de Woody Herman, et le guitariste-chanteur brésilien João Gilberto, qui a apporté ses propres compositions et celles de Antônio Carlos Jobim. L’album, provisoirement intitulé Getz/Gilberto, doit être un disque de bossa nova instrumentale avec quelques passages chantés en portugais.
Sauf que Creed Taylor veut une version de « Garota de Ipanema » en anglais. Personne ne parle assez bien la langue dans le studio, sauf l’épouse de João, Astrud Gilberto, vingt-deux ans, qui accompagne son mari ce jour-là et n’a jamais chanté professionnellement de sa vie. Elle dira plus tard n’avoir chanté « que dans sa cuisine ». On la pousse devant le micro, elle prend son courage à deux mains et interprète le deuxième couplet en anglais, sur les paroles écrites par Norman Gimbel. Sa voix est douce, fragile, portée par un accent portugais léger qu’elle ne cherche pas à masquer. Elle n’est même pas créditée sur la pochette originale de l’album.
Getz/Gilberto sort en mars 1964 aux États-Unis. L’album va rester quatre-vingt-seize semaines dans le Billboard 200, jusqu’à la deuxième place (stoppé dans sa trajectoire par les Beatles, fermement installés à la première place). Le single de « The Girl From Ipanema », dans sa version courte (2 min 44) qui isole la voix d’Astrud et coupe la partie chantée en portugais de João, grimpe à la cinquième place du Billboard Hot 100. En 1965, à la septième cérémonie des Grammy Awards, l’album remporte quatre statuettes, dont Album de l’année, et la chanson, celle du Record de l’année. C’est la première fois qu’un enregistrement de jazz obtient cette distinction.
Il faut prendre un instant pour écouter cette version de 1964. Le morceau commence à peine, une guitare presque en sourdine, deux accords de piano, un tempo qui semble hésiter à démarrer. João Gilberto chuchote le premier couplet en portugais, la voix collée au micro, à la limite de l’audible. Puis Astrud prend le relais en anglais, sur exactement la même mélodie, avec cette diction naturelle, sans maniérisme, comme si elle décrivait quelqu’un qu’elle vient de croiser. Stan Getz entre au saxophone ténor à mi-parcours, un solo velouté qui étire les notes sans jamais forcer. Le tout dure cinq minutes vingt-quatre. Rien n’y est appuyé. C’est peut-être ce que la bossa nova a produit de plus parfait.
Le 5 août 2016 au soir, quand Daniel Jobim s’assoit devant son piano dans le Maracanã et pose ses mains sur le clavier, la chanson a cinquante-deux ans, Astrud Gilberto vit à Philadelphie en semi-retraite, et le petit-fils Jobim a repris depuis longtemps l’héritage musical de la famille. Ce qui se passe dans les vingt-quatre heures qui suivent est un phénomène purement contemporain. Trois milliards de téléspectateurs entendent la mélodie, quelques millions vont chercher le titre sur Spotify, l’algorithme fait le reste. Résultat, +1 200 % de streams. Le 9 août, Billboard et l’Associated Press rapportent que le titre a décroché, selon leur formule, une médaille d’or en streaming musical.
Le lendemain, Heloísa Pinheiro, septuagénaire, patronne d’une boutique à Rio, reçoit à nouveau les journalistes. La fille d’Ipanema a soixante-et-onze ans, quatre enfants, un sourire fatigué et des souvenirs très précis d’un été 1962 où elle achetait des cigarettes pour sa mère sans savoir que deux clients de terrasse étaient en train de faire d’elle une chanson.
Ce titre a exactement mon âge. Il a bercé toute mon enfance, passant et repassant sans cesse sur la chaîne HiFi familiale et, sur Radiophare, c’est la version que l’on préfère plutôt que les innombrables reprises qui ont suivi. Il y en a eu des centaines : Frank Sinatra, Ella Fitzgerald, Cher, Diana Krall, Amy Winehouse, Madonna. « The Girl From Ipanema » est aujourd’hui considérée comme la deuxième chanson pop la plus reprise de tous les temps, juste derrière « Yesterday » des Beatles. Mais la version originale, avec la voix douce d’Astrud, reste inégalée.
Un titre que nous aimons diffuser dans sa version originale dans laquelle une chanteuse d’un jour a offert au morceau un des sons les plus reconnaissables de la seconde moitié du XXème siècle.
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Billboard / Associated Press, 9 août 2016.
Écrit par: Olivier AHR
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